Ducru Beaucaillou, la grâce dans tous ses états

Pour Bruno-Eugène Borie comme pour tout amateur de tauromachie, le jaune impérial trône parmi les couleurs reines. Dans les plazas de toros, de Madrid à Mexico, le mouchoir couleur empereur accorde la grâce à l’animal, récompense exceptionnelle pour cornu de légende. Au Château Ducru-Beaucaillou, hasard heureux ou coïncidence opportune, le jaune impérial incarne depuis 1870 l’identité de la propriété. La grâce, dans tous ses états.

Je viens vous porter des nouvelles des vignes, elles vont bien”. A 94 ans, Monique Borie continue de s’enquérir quotidiennement de ses ceps, sorte de psychanalyse végétale que l’on devine nécessaire à l’émergence d’un grand millésime. Il suffit de ces quelques mots, lancés à la volée un matin de juillet, pour comprendre que le Château Ducru-Beaucaillou n’en est pas moins une maison de famille. Son fils, Bruno-Eugène est, depuis 2003, le dernier membre du clan Borie à la tête du Second Grand Cru Classé.

Fin XIXème, la saga Borie prend racine sur le Plateau des Millevaches où Eugène et son frère Emile comptent parmi les paysans reconvertis en négociants à Meymac-près-Bordeaux. Située en Corrèze et distante de 285 kilomètres de la Place des Quinconces, la bourgade de 2 455 âmes s’est vue rajouter le suffixe aux consonances girondines, plus vendeur aux oreilles des clients Belges ou Lillois. Coup marketing ou bon sens paysan : le génie corrézien !

D’abord propriétaire du Château Caronne Sainte-Gemme puis du Château Batailley à Pauillac, la famille Borie obtient le fermage de Ducru-Beaucaillou en 1941. Elle s’y installe définitivement en 1960. Sur les hauteurs de Meymac, à l’ouest du puy Pendu (970 m), se trouvent les sources de la Vézère. Les eaux corréziennes rallient Dordogne puis Gironde, et saluent en passant au pied du Château, ceux qu’elles ont vus naître. L’estuaire en trait d’union.

Le cours d’eau occupe une place centrale sur la propriété beychevelloise. A une cinquantaine de kilomètres de l’Atlantique, l’impact des marées sur le fleuve entraîne un brassage des eaux qui permet une régulation naturelle des températures, idéale pour la vigne. Depuis le salon du Château, ce bienfaiteur discret se devine à travers les cimes des cèdres bleus de l’Atlas et des érables rouges du Japon. “J’ai voulu cet endroit comme un balcon à Venise” décrit Bruno Borie. Au fond du parc, où paissent les limousines, ne manquent plus que les gondoles.


Puisque la nature agit ici en premier mécène, Ducru-Beaucaillou en a tiré son nom. Si Bertand Ducru était bel et bien ancien propriétaire du Château, les beaux cailloux se rapportent aux graves günziennes qui recouvrent le vignoble. Conservant la chaleur du jour, elles restituent celle-ci à la vigne lorsque tombe la nuit, facilitant ainsi la maturation des raisins.

 Si l’inné prend toute sa part dans la réussite Ducru-Beaucaillou, la propriété a toujours inscrit ses pratiques dans une “modernité positive”, selon les mots de Bruno Borie. En 1884, Ernest David, régisseur du vignoble, asperge les vignes situées en bord de route d’un mélange de sulfate de cuivre et de chaux. La préparation, dont la couleur bleutée visait à dissuader les voleurs de raisins, éloigne finalement le mildiou. La bouillie bordelaise était née.

138 ans plus tard, l’innovation change de forme mais subsiste comme credo de la propriété. La gestion du cycle végétatif s’appuie ainsi sur un ensemble de logiciels d’aide à la décision, de modèles prédictifs performants visant une précision amplifiée. Ces changements s’accompagnent inévitablement d’une prise en compte des enjeux environnementaux dans le choix des pratiques. “Les herbicides ont été remplacés par des désherbages mécaniques et des méthodes d’enherbement réfléchi, les engrais chimiques remplacés par fumier et composts” illustre Bruno Borie.

 Côté chai, un exigeant classicisme reste de mise même si quelques nouveautés font leur apparition avec notamment le développement de vinifications parcellaires, voire micro-parcellaires. Un nouveau chai sortira de terre pour accueillir les vendanges 2026 et remplacera la structure actuelle, inaugurée en 2000. Ducru Beaucaillou est un modèle d’excellence à la Bordelaise, les primeurs 2021 l’ont encore confirmé. Les vins, façonnés notamment par l’oenologue Eric Boissenot, sont considérés parmi les plus fins des onze crus classés de Saint Julien, justifiant le titre de “super second”.

Le 6 juin dernier, dans les arènes de Nîmes, le matador Thomas Rufo graciait Ennarrolado, toro brave de la ganadería Cortes. Dans les gradins de l’amphithéâtre, applaudissait Bruno Borie.

Là où la grâce se pare de jaune impérial, Ducru Beaucaillou n’est jamais bien loin.

Terre de Vins a aimé

Château Ducru Beaucaillou 2005

67 % cabernet sauvignon / 33 % merlot

Robe intense, pourpre façon muleta au soleil andalou. Nez riche et complexe, mêlant framboise, cassis, rose et notes de tabac. En bouche, fabuleuse concentration, opulence et richesse du fruit sur le palais. Des tanins fins, soutenus par une belle acidité et une superbe longueur. En bref, la grâce.

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